4000 bornes

 

Words by Rémi Grébot · Photographs by Rémi Grébot

 

En décembre 2017, alors que Matt et moi nous trouvions dans un petit chenil de chiens de traîneau au nord de la Suède, par des journées sombres et des températures qui atteignaient les -25°C, nous décidions qu'en avril 2018 nous irions dans des pays bien plus chauds. Venant moi-même du Sud de la France, le son des cigales, le bleu de la Méditerranée et la canopée des oliviers me titillaient déjà alors que ma veste et ma barbe gelaient lors d'un entraînement de nuit avec les chiens.

In December 2017, while Matt and I were staying at a small sled dog kennel up in Northern Sweden, by dark days and temperatures dropping to -25°C, we decided that in April 2018 we would roam in much warmer countries. As I’m coming myself from the South of France, the singing of cicadas, the blue of the Mediterranean and the canopy of olive trees were already tickling my ears, whilst my jacket and my beard were freezing during a night training with the dogs.

Ferme des deux frères, Croatie

 

C'est donc avec plein d'enthousiasme que quatre mois plus tard nous levons le pouce depuis Aix-en-Provence, direction l’Est pour 4000 bornes. Il y a dans le stop cet ensemble d'inconnues : on ne sait jamais quand, ni comment, ni même parfois d’où nous allons partir et où nous allons arriver. La seule certitude est qu'éventuellement, quelqu'un s'arrêtera. Faire du stop c'est comme danser avec la patience. Avec ce peu de certitude, nous rencontrons Andréa une semaine après notre départ. Nous sympathisons avec lui puis il nous ramène à sa ferme, alors que nous nous dirigions vers les Dolomites et leurs nuages menaçants. Avec sa femme Patrizia et leur 3 enfants ils tentent de développer, avec beaucoup de réussite jusqu’à présent, une ferme écologique dont les produits se vendent dans les alentours. Ici, on ne retrouve quasiment que des légumes, comme des tomates, des courgettes, des poivrons, des concombres, des oignons, des betteraves, des choux ou encore des fraises. Perdus dans une vallée du groupe des Brenta, nos mains commencent donc à travailler la terre et c’est là que nous découvrons la vraie culture italienne ; celle des gestes et du vin, de la joie et de la passion, du beau et de la fougue. Avec la famille nous sommes six volontaires, je vous laisse imaginer les discussions déchaînées lors des repas, surtout le soir lorsque le vin coule à flot. Pour Matt et moi, chaque journée est une surprise. De nombreuses tâches viennent emplir nos journées : construction d’abri pour protéger le système d'alimentation en eau des plantations, taille des oliviers, plante et récolte de légumes. Il ne m’a jamais été servi de repas aussi généreux que ceux que j’ai l’occasion de manger après ces journées de labeur. Ils sont composés de trois ou quatre plats différents, de légumes frais, de fromage, l'apothéose de ce festin étant les pizzas maison. Elles sont soigneusement préparées par Mama Patty et cuites dans le four en pierre construit par Andréa. C'est ainsi qu'au lieu de rester sur place cinq jours comme initialement prévu nous décidons de rester trois semaines.

 
 

This is how, loaded with enthusiasm, four months later we started hitchhiking from Aix-en-Provence, heading East for 4000 kilometers. There is in hitchhiking this set of unknowns that can never tell you when, nor how, neither where from or where to you are going. The only certainty is that, eventually, someone will stop. Hitchhiking is like dancing with patience. With this little certainty, we meet Andrea one week after we started. After sympathizing with him he brings us back to his farm, even though we were going to the Dolomites and its threatening clouds. With his wife Patrizia and their three kids, they try to develop, with success until now, an ecological farm selling its products in the surroundings. Here you can find mostly vegetables, such as tomatoes, zucchinis, peppers, cucumbers, onions, red radishes, cabbages,and strawberries. Lost in a valley of the Brenta group, our hands start to work the soil, and this is when we truly discover the Italian culture. The one full of gestures and wine, joy and passion, beauty and ardor. With the family, we are six volunteers, I let you imagine the unbridled discussions during the meals, especially in the evening when the wine is pouring. For Matt and me, each day is a surprise. Many tasks fill our days : building a shed to protect the water system for the plants, trimming the olive trees, planting and harvesting. Never have I been served such generous meals after a day of work. They consist of three or four different courses, fresh vegetables, cheese, and the apotheosis being the home-made pizzas. They are carefully prepared by Mama Patty and cooked in the Andrea’s hand-built hoven. As a result, instead of staying there five days as we had initially planned, we end up staying three weeks.

 
 

Village de la région d’Istria, Croatie

Eliseo prépare un champ, Italie

Dolomites, Italie

 

Avec les chaudes larmes de Mama Patty lors de notre départ, nous reprenons la route et toutes les attentes qui vont de pair. Quelques jours plus tard, nous passons dans les Dolomites, mais bien plus rapidement que ce que nous avions prévu initialement : nous essuyons une tempête orageuse en pleine nuit sous la tente, qui nous oblige à pousser vers la Slovénie. Les Balkans. L'ex-Yougoslavie. Une région dont nous ne connaissons absolument rien. Étant donné que nous sommes restés bien plus longtemps que prévu en Italie, nous choisissons de ne plus nous rendre en Grèce, mais de rester un peu plus longtemps dans ces pays et de les explorer plus en profondeur. Et après le temps plus que mitigé des jours précédents, en tant que méditerranéen la mer adriatique me fait les yeux doux. Nous poussons le stop jusqu'en Istrie, cette petite péninsule croate qui se trouve un peu plus au Sud que la Slovénie. J'ai eu l'impression de me sentir chez moi là-bas, avec ces airs de Calanques et ces petits villages perchés. Cependant je ressens une certaine fureur balkanique dans la force de leur huile d'olive, dont le goût est bien plus fort que celui de la Provence. Leurs discussions ne sont pas aussi enjouées et déchaînées que celles des italiens, mais dans leurs têtes fusent les idées, comme nous l'ont prouvé deux jeunes frères qui nous emmènent visiter leur ferme dans les terres croates. Leurs parcours sont assez particuliers : l’un revient tout juste d’Asie, après un voyage de deux ans. Il a les idées, c’est l’intellect. L’autre, plus jeune, est resté en Croatie, il est plutôt du genre manuel. À eux deux ils sont parvenus à récupérer la ferme de leurs grands-parents. Ici et là ils voient un potager, des maisons de hobbits pour les touristes, des espaces pour que vivent des animaux tels que des loups, un lieu de détente pour les voyageurs, et tout cela, littéralement perdu au milieu de nulle part. Ayant moi-même déjà pratiqué le volontariat dans des fermes, je leur ai donné quelques conseils, notamment pour la gestion des poules. Le souhait des deux frères est de redonner vie à l’intérieur du pays et de faire découvrir aux touristes - qui se concentrent principalement sur les côtes - cette partie sauvage et magnifique de la Croatie.

 
 

We leave with the warm cries of Mama Patty as and we get back to the road and to the waiting times that go hand in hand. A few days later, we cross the Dolomites, but much faster than we initially planned: we are facing a thunderous storm in the middle of the night under the tent, which oblige us to push it to Slovenia. The Balkans. Ex-Yugoslavia. A region we know absolutely nothing about. As we stayed much longer than planned in Italy, we chose not to go all the way down to Greece, but to stay a bit longer in these countries and explore them deeply. And after the more than mixed weather from previous days, as a Mediterranean the Adriatic Sea is making eyes to me. We keep hitchhiking to Istria, a small Croatian peninsula that lies a little further south than Slovenia. I feel like home there, with its lanscapes looking like the Calanques and its small perched villages. However, I feel like a Balkan furor in the strength of their olive oil, which taste is much stronger than in Provence. Their discussions are not as cheerful and unbridled as the Italians, but from their heads spurt out ideas, as proven by two young brothers who take us for a visit on their farm on the Croatian inlands. Their journeys in life are quite peculiar: one just came back from Asia, after a solo trip of two years. He has the ideas, he’s the intellect. The other one, younger, stayed in Croatia, he’s more manual. They both inherited the farm from their grand-parents. Here and there they see a vegetable garden, hobbit houses for tourists, lands for animals such as wolves, a relaxing area for travelers, and all that, literally lost in the middle of nowhere. As I personally volunteered on farms before, I give them some tips, particularly about managing chickens. The wish of these two brothers is to bring back life to the inland and introduce to the tourists, mainly focused on the coast, this wild and beautiful part of Croatia.

 
 
 

C'est d'ailleurs ce tourisme de masse qui borde le rivage qui nous a donné envie de passer la frontière bosnienne plus tôt que prévu, car nous cherchons avant tout de l'authenticité, de l'inconnu, du véritable. Ainsi nous entrons en Bosnie-Herzégovine. Avant d'être un choc historique, le pays est une surprise. Pas une seule journée ne passe sans être aidé, les gens sont généreux et heureux de nous donner un coup de main. Le Monténégro est quelque peu différent, car le pays commence à s'ouvrir au tourisme, mais la Bosnie-Herzégovine et la Serbie sont encore particulièrement sauvages et n’ont pas à ce jour entrepris la construction de vastes complexes hôteliers comme nous pouvons les connaître en France. Et ce n'est pas pour déplaire car avec si peu de tourisme le besoin d’infrastructures est moindre, la nature reste donc inviolée, brute. Les tons de verts sont intenses, les forêts sont intimidantes, pleines d'animaux en tout genre.

 
 

It's precisely this mass tourism all along the coast that makes us want to cross the Bosnian border sooner than we think, because we are looking for authenticity, unknown and real before all. Thus, we enter Bosnia and Herzegovina. Before being a historical choc, the country is a surprise. Not a day passes without receiving any help, people are generous and happy to give us a hand. Montenegro is somewhat different, as the country is starting to open to tourism, but Bosnia and Herzegovina and Serbia are still particularly wild and haven’t to this day begin to build massive hotel complexes as we know them in France. And it’s not displeasing because with such few tourists, infrastructures are not needed, and nature stays protected, raw. The green tones are intense, the forests are intimidating, full of animals of any kind.

 
 
 

1 : Sospel, FR - 2 : Moline, IT - 3 : Antorno lake, IT - 4 : Barbariga, CRO - 5 : Stajnica, CRO - 6 : Una river, BOS - 7 : Medugorje, BOS - 8 : Zabljak, MON - 9 : Nova Varos, SER - 10 : Kremna, SER - 11 : Banja Luka, BOS - 12 : Podlipovica, SLO

 
 

Cependant le pays est toujours miné, littéralement miné. Le long des routes la moitié des maisons sont partiellement détruites, percées de trous de balles, abandonnées, et la nature y a repris ses droits. Même les maisons habitées ne sont pas achevées, il y manque toujours cette dernière couche de peinture. Pour ne pas payer les taxes, nous a-t-on dit. Toutes ces cicatrices sont le produit de l’histoire chaotique de ce jeune pays dont l’indépendance n’a été déclarée qu’en 1995. En effet, après la chute du mur de Berlin en 1989, les anciens pays de l’ex-URSS obtiennent leur indépendance et entraînent avec eux la chute des régimes communistes d’Europe de l’Est. C’est à partir de là que la renaissance des idées nationalistes dans une Yougoslavie communiste commence à émerger. S’en suit alors plusieurs conflits armés menés par le pouvoir central et Slobodan Milošević pour contrer les velléités d’indépendance de la Slovénie et de la Croatie. En 1991, la Bosnie déclare également sa souveraineté, puis va entrer en conflit en 1992 avec les 30% de serbes qui se trouvent sur son territoire. La guerre de Bosnie-Herzégovine va durer 3 ans et sa capitale, Sarajevo, vivre un véritable siège. On comprend pourquoi, aujourd’hui, les frontières nouvellement tracées ne sont qu’un symbole pour les habitants. La preuve, au sein de la Bosnie nous trouvons une région nommée « Republika Srbska », qui se traduit par « République Serbe. » Bien entendu il y a aussi des croates, mais également des musulmans qui vivent en harmonie avec les orthodoxes.

 
 

However, the country is still mined. Along the roads, half of the houses are partially destroyed, riddled with bullet holes, abandoned, and nature has taken back its rights. Even the inhabited houses are not finished, there is always that last layer of paint missing. So they don’t pay the taxes, we are told. All these scars are the product of the chaotic history of this young country which independence was only declared in 1995. Indeed, after the wall of Berlin collapsed in 1989, the countries of the ex-Soviet Union were obtaining their independence and pulling with them the fall of the communist regimes of Eastern Europe. From then revived the nationalist ideas in a communist Yugoslavia. Followed several armed conflicts lead by the government and Slobodan Milošević to counteract the wishes of independence of Slovenia and Croatia. In 1991, Bosnia declared its sovereignty as well, and entered the conflicts in 1992 with 30% of Serbs in the territory. The war in Bosnia and Herzegovina lasted 3 years and the capital, Sarajevo, lived a genuine siege. In the end, all these new countries (Slovenia, Croatia, Bosnia, Montenegro, Macedonia) were just getting apart from what is today Serbia. We now understand why today the newly marked borders are barely a symbol for the inhabitants. To prove is the region called “Republika Srbska” at the heart of Bosnia, that can be translated as “Serbian Republic”. Of course, there are Croatians too, as well as Muslims who nowadays live in harmony with Orthodox.

 
 

Deux frères, Croatie

Vue depuis la cour arrière de la ferme, Croatie

Parc National de Una, Bosnie-Herzégovine

 

Depuis le Monténégro, nous entrons en Serbie et la fatigue nous frappe brutalement. Deux jours plus tard la maladie. Alors que nous sommes dans un Parc National, Matt est pris de douleurs atroces au ventre. Nous sommes tous les deux faibles physiquement. Voyager en stop c'est faire directement face à des difficultés inattendues. C'est accepter des situations qui ne nous arrangent pas forcément. C'est aussi une leçon. Avec ce style de voyage nous sommes loin du confort et du repos. Il nous faut deux jours, et une nouvelle fois la générosité des gens pour nous remettre sur pattes. Même si voyager en stop et avec très peu d'argent peut s'avérer difficile, nous sommes cependant bien plus proches des personnes que nous rencontrons et de leur culture, car nous allons directement à leur contact.

En Bosnie-Herzégovine et en Serbie nous sommes confrontés à quelques difficultés pour faire du stop. Nous pouvons attendre cinq minutes avant que quelqu'un nous prenne, comme nous pouvons attendre deux jours, voyant les locaux nous passer devant et être pris avant nous. De plus, en remontant la Bosnie à l’approche de la frontière croate, l’entrée en Europe devient compliquée car les contrôles de police sont plus que nombreux, ça en devient presque marrant. Nous réalisons à quel point l'immigration est prise au sérieux aux abords de l'Europe, bien plus qu'à la frontière franco-italienne. Nous entrons finalement encore une fois en Slovénie, où nous sommes hébergés par un père et son fils avant d'apprécier le Parc National des Alpes Juliennes. C’est ici que se termine notre aventure dans les Balkans. Comme le dit l’adage, « Le voyage est formateur. » J’ai bien plus appris lors de ce trip que pendant toutes mes années d'école. D'après notre expérience, il est clair que connaître quelques mots de la langue locale éveille la curiosité de l'habitant et permet un contact plus facile. Nous avons vu des yeux s'écarquiller aux sons de Dober dan ou Zdravo (bonjour), Hvala puno (merci beaucoup), ou encore Serbia lepa (la Serbie est belle). Comme tout bon citoyen 2.0 j'ai été séduit par les photos contractuelles des Dolomites et de la côte croate. Ces montagnes à pic et ces eaux turquoises en font rêver plus d'un. Mais la surprise de la Bosnie-Herzégovine et de la Serbie était bien plus belle. On ne devrait pas laisser des idées préconçues nous dicter la vision que nous avons d’un lieu mais vivre l’instant présent pleinement pour s’imprégner de sa quintessence.

Malgré les contraintes qui incombent au stop, il demeure malgré tout dénué d’obligations. Chaque décision que nous avons prises nous ont indéniablement mené à vivre ces expériences et à rencontrer tous ces individus. Voyager en stop c'est être libre, et être libre c'est vivre.

 
 

From Montenegro we enter Serbia, and tiredness strikes us brutally. Sickness two days later. We are in a National Park, and Matt’s stomach feels terribly awful. We are both physically extremely weak. Travelling by hitchhiking means directly facing unexpected difficulties. It’s accepting situations that are not always accommodating. It’s also a lesson. With this life-style we are far from comfort and rest. We need two days, and once again people’s generosity to get back up on foot. Even though travelling hitchhiking with such a small amount of money can be difficult, we are nonetheless much closer to people we meet and to their culture, because we directly go towards them.

In Bosnia and Herzegovina and Serbia, we are confronted with some difficulties to hitchhike. We can wait five minutes as we can wait two days before someone picks us up, watching all the locals passing us in the line and being picked up before us. Furthermore, while hitchhiking back towards the Croatian border, entering in Europe becomes complicated as the police controls are numerous. It gets quite funny. We realize how seriously immigration is taken by the European borders, way more than at the French-Italian border. We finally enter once more in Slovenia, where we are hosted by a father and his son, before we can appreciate the national park in the Julian Alps. This is where our journey in the Balkans ends. I’ve learnt more during this trip than during all my school years. From our experience, knowing a few words of the local language wakes up curiosity of the inhabitant and allows an easier contact. We saw eyes gone wide at the sounds of Dober Dan or Zdravo (hello), Hvala Puno (thanks a lot), or Serbia Lepa (Serbia is beautiful). As any 2.0 citizen I’ve been seduced by the contractual pictures of the Dolomites and the Croatian coast. These mountain peaks and turquoise waters make one dreams. But the surprise of Bosnia and Herzegovina and Serbia was much more beautiful. We should not let preconceived ideas dictate the vision we have of a place but fully live the moment to be soaked up of its quintessence.

Despite the constraints hitchhiking , it is nonetheless exempt from any obligations. Each decision that we took undeniably led us to live these experiences and meet all these people. Travelling hitchhiking is being free, and being free is living.

 
 

Retraité qui aide son fils à la ferme, Serbie

Retraitée qui observe le paysage depuis sa chaise, Serbie

Fermier, Serbie

 
 
ReportageSébastien Leroy