La guerre de l'eau

 

Interview with Antoine Orsini  · Photographs by Sébastien Leroy

 

Dans un contexte de changement climatique qui n’est plus contestable aujourd’hui, tant les signaux de ces mutations sont évidents, nous sommes allés à la rencontre d’Antoine Orsini au mois d’août 2017. Hydrobiologiste à la faculté de Corse depuis une trentaine d’années, ce cortenais bientôt sexagénaire nous livre dans cet entretien ses réflexions sur le réchauffement climatique et cette guerre de l'eau qui a commencé.

In a context of climate change which is no more questionable today as the indicators of mutation are obvious, we met Antoine Orsini in August 2017. This almost sixty years old hydrobiologist, who has been working at the University of Corsica in Corte for about 30 years, shares here his thoughts on global warming and struggle for water becoming real.

 Vallée de la Restonica, Corse

Vallée de la Restonica, Corse

PEUX-TU NOUS DIRE : OÙ ES-TU NÉ, OÙ AS-TU GRANDI,  ET OÙ AS-TU RÉALISÉ TES ÉTUDES ?

Je suis né à Corte le 6 juin 1958 où j’ai fait mes études jusqu’à la terminale au lycée de la ville. Ensuite, comme il n’y avait pas encore d’université, après mon baccalauréat j’ai été à Marseille. Saint-Charles d’abord, jusqu’à la maîtrise, puis mon doctorat à Saint-Jérôme. Mon doctorat portait sur l’écologie Méditerranéenne, spécialité hydrobiologie, et le sujet traitait déjà des cours d’eau de la Corse.

D’OÙ TE VIENT CET INTÉRÊT POUR LA BIOLOGIE AQUATIQUE, ET POUR LA NATURE, PUISQUE AUJOURD’HUI TU T’INTÉRESSES DE PRÈS AUX BOULEVERSEMENTS QUI SURVIENNENT ?

Dès gamin j’ai aimé le milieu aquatique parce que j’allais à la pêche et à la chasse avec mon père. C’est lui qui m’a fait aimer la nature, tout comme le milieu dans lequel j’ai grandi, car comme je le disais jusqu’à la terminale j’étais à Corte. Si j’avais été élevé à Paris peut-être que j’aurais été moins écolo.

D’APRÈS TOI, QUELS SONT LES SIGNES MAJEURS LES PLUS RÉVÉLATEURS DU CHANGEMENT CLIMATIQUE QUI EST EN COURS ?

D’abord l’augmentation de la température de l’air, de la température de l’eau ensuite. J’étais au Lac de Melo (1710m d’altitude) il y a deux jours, l’eau était à 20°C. Au lac de Capitello (1930m d’altitude) au mois de septembre l’an dernier l’eau était à 19°C. Il fut un temps la température de l’eau en été était comprise entre 13 et 15°C. De plus, on a une augmentation du nombre de jours chauds, et une augmentation du nombre de canicules. Cette année n’est pas une année exceptionnelle, on l’aura l’année prochaine encore, et l’an dernier c’était déjà pareil. Au mois de septembre 2016, s’il n’avait pas plu, nous aurions eu une catastrophe, une guerre de l’eau. On y arrive, si nous ne gérons pas notre eau en faisant des économies. Ce n’est pas si simple que ça mais il y a des moyens techniques, et des solutions politiques. Tu sais, je dis toujours qu’il y a des régions dans le monde où un litre d’eau est une fortune. Aujourd’hui on s’en fout, on vide dans l’évier ce litre d’eau, nous n’arrosons même pas une plante. Nous n’avons plus ce rapport quasiment sacrée à l’eau. L’eau c’est la vie, mais c’est la mort également lorsqu’elle est de mauvaise qualité. C’est aussi l’un des signes du changement climatique, car de nos jours nous avons en Corse des maladies que l’on retrouve en Afrique, maladies d’origine hydrique que l’on retrouve dans les eaux chaudes.

DANS LE PASSÉ LE CLIMAT A DÉJÀ CONNU D’IMPORTANTES VARIATIONS. EST-CE QU’AUJOURD’HUI LES VARIATIONS QUE NOUS CONNAISSONS SONT PLUS MARQUÉES QU’À CERTAINES PÉRIODES ANTÉRIEURES ?

Ce n’est pas une question de plus ou de moins. On peut considérer que lorsqu’il y a eu de grandes glaciations les variations étaient plus marquées. Il y a 14 000 ans il y avait un glacier qui mesurait cent mètres de haut et qui arrivait au pont de Tragone, à mille mètres d’altitude. Il a d’ailleurs laissé des traces, puisqu’il a creusé les lacs et formé des vallées en auge. Aujourd’hui, ce qui a changé, c’est l’échelle de temps. Nous ne sommes plus à un pas de mille, deux mille, trois mille ans, mais de deux cents ans. L’accélération du changement climatique qui se produit est très rapide. En 1900, le niveau marin mondial ne montait que d’un millimètre par an. Maintenant c’est 3 millimètres par an. Par contre, lorsqu’on regarde en mer Méditerranée, il faut savoir que les vingt dernières années le niveau progresse de 4,3 millimètres par an, et je parle de ce qui se passe depuis 1990.

CAN YOU TELL US ABOUT THE PLACES YOU WERE BORN, GREW UP AND STUDIED?

I was born on June 6, 1958, in Corte (Corsica, ndlt.) where I studied until my final year of high school. Since the university did not exist yet (in Corte) I had to move to Marseille after I passed my bachelor degree. I first studied at Saint-Charles for my Master degree and at Saint-Jêrome for my PhD. My PhD was about Mediterranean ecology specialised in hydrobiology and the subject of my work was already Corsican rivers and streams.

WHERE DOES THIS INTEREST FOR AQUATIC BIOLOGY AND NATURE COME FROM, LEADING YOU TO BE DEEPLY FOCUSED ON ECOLOGICAL DISRUPTIONS?

As a youngster I already enjoyed aquatic environment and nature since I used to go fishing and hunting with my father. He made me love the nature surrounding us in our particular environment at the very center of Corsican lands. As I said, i was raised in Corte. I might not be so « green » if I had grown up in Paris.

ACCORDING TO YOU, WHAT ARE THE MOST OBVIOUS SIGNS OF THE CURRENTLY OCCURRING CLIMATE CHANGE?

First of all the increase in air and sea temperature. I was at Lake Melo (1,710 meters above sea level) two days ago and the water temperature was 20 degrees Celsius. Last year in september at Lake Capitello (1,930 meters above sea level) water temperature was 19 degrees Celsius. Not long ago water temperature during summertime was between 13 and 15 degrees Celsius. Then, above all, the increase in the number of warm days and heat waves. This year has nothing special, it will be the same next year and the situation was the same last year. If it had not rained a bit in September last year, it would have been a disaster and a water war. We are heading toward this if we do not manage our water ressources by saving some. It is not that simple but some technical means and political solutions exist. You know, I always say that there are countries where a litre of water has an inestimable value. Today we just don’t care, we just waste that litre of water in the sink without thinking of watering a plant with it. We no longer have this almost sacred consideration for water. Water is life, but water can also be death, it depends on its quality. We now find in Corsica some diseases that exists in Africa, water-borne diseases which can be found in warm waters.


IN THE PAST THE CLIMATE HAS EXPERIENCED CONSIDERABLE VARIATIONS. ARE TODAY'S VARIATIONS GREATER THAN THEY HAVE BEEN?

Greater or lesser is not important. One can be sure those variations were greater during great glaciations. 14,000 years ago there was a 100m high glacier reaching down to the Tragone’s bridge 1,000 meters above sea level. It left evidences such as lakes and U-shaped valleys. Nowadays difference is time scale. Steps are no longer couple of thousand years long, they are two hundred years short. The acceleration of climate change is fast. In 1900 worldwide sea level was rising of a millimeters per year. It now rises of 3 millimeters a year. Nonetheless the Mediterranean sea level has been rising of 4,5 millimeters per year for the last twenty years. I am talking about evolutions since 1990.

 Antoine Orsini, faculté de Corse

Antoine Orsini, faculté de Corse

 Granite et pins, vallée de la Restonica

Granite et pins, vallée de la Restonica

PEUT-ON DIRE QUE LE FORÇAGE ANTHROPIQUE EST LE PRINCIPAL RESPONSABLE DU RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE, OÙ BIEN CONSIDÈRES-TU QUE LE FORÇAGE NATUREL A AUTANT DE RESPONSABILITÉS DANS CES MUTATIONS ?

Ça ne se discute même plus, ce n’est pas naturel. Il y a une corrélation entre le CO2 d’origine anthropique, c’est-à-dire essentiellement les combustibles d’origine fossile, et la température. Je dis toujours que c’est de l’anthropique indirect. On envoie du CO2 dans l’atmosphère, il fait plus chaud. L’effet direct dans une rivière par exemple c’est de construire un barrage, c’est de rejeter de l’eau sans la traiter.

QUELLES SONT LES CONSÉQUENCES À VENIR D’UN TEL BOULEVERSEMENT À ÉCHELLE MONDIALE ?

Premièrement, il y a des territoires qui vont disparaître, simplement parce qu’ils seront sous l’eau. Le Bangladesh, un paquet d’îles, avec la conséquence de cette submersion, les réfugiés climatiques. Autre conséquence, la sécheresse du sol. Il y a des populations qui meurent déjà de faim, pas qui vont mourir, qui meurent déjà à cause du réchauffement climatique, et qui quittent des terres devenues impropres à la culture.

TU DISAIS DANS UNE AUTRE INTERVIEW QUE LA SITUATION POUR LA CORSE ÉTAIT TRÈS INQUIÉTANTE. LES RÉPERCUSSIONS SONT-ELLES PRÉOCCUPANTES ?

La situation est très préoccupante. Sur les trente dernières années, nous avons eu vingt-quatre années de déficit hydrique. Je disais déjà l’an dernier, 2016 sera l’année de la guerre de l’eau en Balagne et dans l’extrême Sud. Cette année des canalisations ont été vandalisées à Porto-Vecchio, ça commence, on y est !

QUE PEUX-TU NOUS DIRE DE PLUS SUR LE DÉFICIT HYDRIQUE QUI FRAPPE LA CORSE ?

Globalement, si nous faisons une moyenne sur cinquante ans, huit milliards de mètres cubes d’eau tombent chaque année sur l’île. Le chiffre est bon, sauf que, depuis vingt ans on a quasiment trois années sur cinq où il ne pleut que quatre milliards de mètres cube. De plus, lorsque les précipitations tombent au sol, en fonction de la température, elles sont efficaces ou elles ne le sont pas. Aujourd’hui, même si nous avons huit milliards de mètres cubes à l’année avec une température moyenne de 25°C, cette eau repart immédiatement. C’est la notion d’évapotranspiration. C’est-à-dire que les végétaux puisent de l’eau dans les sols puis la rejettent dans l’atmosphère sous forme de transpiration. À Ajaccio, actuellement, l’évapotranspiration représente environ mille cent à mille deux-cents millimètres par an. Les précipitations moyennes sur une année sont de six-cents millimètres, c’est-à-dire la moitié de ce que transpire la végétation. Il en part deux fois plus qu’il en arrive, on comprend que ce soit sec ! Donc autrement dit, même si il pleut, comme il fait très chaud, ça repart. Il y a également une vraie problématique d’assèchement des rivières. En outre, les niveaux des eaux souterraines et des lacs de barrages sont inférieurs à ce qu’ils devraient être. Et c’est un vrai problème car c’est au moment où on a le plus besoin d’eau qu’on en a le moins à disposition. Un exemple avec l’afflux touristique en Balagne et le barrage de Codole qui se vide à toute vitesse. En hiver la région compte environ vingt mille habitants, alors qu’en été c’est 550 000 nuitées. Évidemment, cela va engendrer des conséquences économiques terribles. Les gens vont se battre, les gens vont dire mais pourquoi moi je ne peux pas avoir d’eau.

CAN WE SAY THAT THE ANTHROPOGENIC  FORCING IS MAINLY RESPONSIBLE FOR CLIMATE CHANGE, OR DO YOU CONSIDER THE NATURAL FORCING IS A MAIN CAUSE OF CHANGE TOO?

This is no longer a matter of opinion, it is not natural at all. There is a correlation between anthropogenic-induced CO2 - which mostly means fossil fuels use - and temperature. I tend to say that this is « incidental anthropogenic ». We reject some CO2 in the atmosphere and the temperature increases. An example of direct anthropogenic effect : one build a dam and discharge water without treating it.

WHAT WILL BE THE CONSEQUENCES OF SUCH A CHANGE ON A GLOBAL SCALE?

Firstly, some lands will disappear simply because they will be submerged. Bangladesh and plenty of islands will leave behind them climate refugees. Another consequence will be dry soils. There are already people not just starving but starving to death, because of climate change, and who are leaving their lands because they became inappropriate for cultivation.


IN AN INTERVIEW YOU SAID THAT THE SITUATION IS CAUSE FOR CONCERN ABOUT CORSICA, WHY?

The situation is a real cause for concern. For the past 30 years, we have been faced with 24 years of water deficiency. As I said last year, 2016 will be a year of water war in the Balagne region and in the southern part. This year some pipes have been vandalized in Porto-Vecchio, here we go, this is the beginning!


WHAT CAN YOU TELL US ABOUT WATER DEFICIENCY IN CORSICA?

Overall, for the last 50 years the average annual rainfall on Corsica is about 8 billions cubic meters. This number is suitable but, for 20 years there has been almost 3 years out of five with only 4 billions cubic meter of annual rainfall. Furthermore, the helpfulness of the rainfall depends on the temperature when it reaches the soil. Getting 8 billions cubic meters of rainfall with a 25°C average temperature is useless since it disappears immediately. This is called evapotranspiration. Plants draw water from the soil and release it into the air in the form of perspiration. Currently in Ajaccio, evapotranspiration is estimated between 1,000 to 1,200 millimeters per year but the annual precipitation is about 600 millimeters, that is half of the annual evapotranspiration. Water is released in the air twice as fast as it falls on the soil, one can easily understand the dryness. In other words, even if it rains the water is lost because the temperature is too high. There is also a rivers drying up problem. In addition, the level of ground water and lakes and dams is too low. This is a real problem, at the moment we need water the most we know we do not have enough available. As an example there is the case of the Codole dam in Balagne which is emptying quickly with the tourism inflow. During winter the number of resident is about 20,000 but during summer 550,000 nights are sold. Of course this will lead to crises. People will fight : how come can I not have access to water.

 Fougère sur les rives de la rivière, vallée de la Restonica

Fougère sur les rives de la rivière, vallée de la Restonica

 Monte Lombarduccio, 2261 mètres d'altitude

Monte Lombarduccio, 2261 mètres d'altitude

 Bergeries de Grotelle, vallée de la Restonica

Bergeries de Grotelle, vallée de la Restonica

PEUT-ON DIRE QUE L’UN DES PROBLÈMES SIGNIFICATIFS RÉSIDE DANS L’ALLONGEMENT DE LA PÉRIODE DE SÉCHERESSE ? DE PLUS, QUELLE EST LA SITUATION HYDROLOGIQUE DES COURS D’EAU ACTUELLEMENT ?

C’est une évidence que l’un des problèmes significatifs réside dans l’allongement de la période de sécheresse. On peut le démontrer avec le débit des cours d’eau. Si la période d’étiage, période de basses eaux, était de l’ordre de deux à trois mois auparavant, aujourd’hui on peut aller jusqu’à six mois. L’année 2007, qui est pour moi l’année typique du changement climatique, le Tavignano a été à sec pendant sept mois. Puis après, des crues en décembre, que nous n’avions pas avant, car les précipitations étaient sous forme de neige. Mais comme à présent la température est plus élevée en montagne, la pluie a remplacé une partie de la neige. Pour répondre à l’autre question, la situation des cours d’eau est déficitaire. En cinquante ans la plupart des cours d’eau corses ont perdu 30% de leur débit moyen annuel. Finalement, six mois sans eau et six mois avec trop d’eau, c’est terrible.

ET DONC, QUEL EST L’ÉTAT DE LA FAUNE ET DE LA FLORE AQUATIQUES DANS LES COURS D’EAU INSULAIRES ?

Désormais, les espèces endémiques, qui sont pour la plupart des espèces d’eau froide, remontent les cours d’eau pour se cantonner dans des milieux de plus en plus petits. Elles sont donc de plus en plus sensibles car l’habitat se restreint, et un habitat restreint est un habitat fragile.

UN PEU PARTOUT SUR LE GLOBE ON CONSTATE QUE CE SONT LES LATITUDES LES PLUS FROIDES QUI SUBISSENT LE PLUS L’IMPACT DU RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE. EST-CE QU’À L’ÉCHELLE LOCALE NOUS RETROUVONS PAREILLES SIMILITUDES ?

Si à Bastia on a pris 1°C en quarante an, à Corte on a pris 2,2°C. En montagne, au lac de Nino (1750m d’altitude) nous avons placé des capteurs de température depuis six ans. Même si nous n’avons pas assez de recul, nous avons des modèles qui montrent ce qui se faisait avant. La température a augmenté de 4°C, et ce sont ces 4°C en montagne qui ont plus d’impact que les 1°C d’augmentation à Ajaccio, car l’herbe qui y pousse est plus sensible. À présent vous avez de l’herbe grillée à 2000 mètres d’altitude, et donc on va avoir de plus en plus de feux en montagne. Ce qui remet en cause la pratique de la transhumance. Définitivement, les conséquences seront plus graves en montagne qu’en plaine, où même certaines sources viennent à se tarir.

LA CORSE EST UNE TERRE RICHE EN EAU PUISQUE ENVIRON HUIT MILLIARDS DE MÈTRES CUBES TOMBENT CHAQUE ANNÉE SUR SON SOL. D’APRÈS TOI, QUELLES SONT LES SOLUTIONS LES PLUS INTÉRESSANTES POUR ÉCONOMISER CETTE EAU ?

Alors, je ne dis plus riche en eau, je dirais la plus riche de Méditerranée. Et autrement dit, la plus riche des pauvres. Lorsqu’on prend Chypre, il pleut trente jours par an et il n’y a pas de cours d’eau. Il y a donc des îles méditerranéennes qui sont dans une situation pire que la nôtre. En tenant ce discours, celui de la Corse qui a huit milliards de mètres cube d’eau par an et qui n’a besoin que de cent millions pour subvenir à ses besoins (dont la moitié s’infiltre dans les sols et dont une autre partie part dans les cours d’eau et vont à la mer) le raccourci n’est pas bon. Psychologiquement les gens se disent qu’ils peuvent gaspiller. Pour en venir aux solutions pour économiser l’eau, il est intelligent par exemple de ne pas arroser à midi son jardin, d’utiliser du goutte à goutte, de réparer les canalisations. Ensuite, il faut s’inspirer de ce qui se fait aux États-Unis et en Israël en réutilisant les eaux usées traitées. Nous n’avons pas d’autre choix que de faire ça ! Pour revenir sur les pertes dans les réseaux c’est 50%, que ce soit les réseaux d’irrigation ou les réseaux communaux d’eau potable, 50%. Ça veut dire quoi ? Et bien que si nous réparions tous nos tuyaux cela reviendrait à doubler notre capacité de stockage. En Corse, nous stockons cent millions de mètres cube d’eau et nous en perdons cinquante millions par la redistribution. C’est monstrueux !

POUVONS-NOUS, SANS IMPACT NÉGATIF SUR SON ÉQUILIBRE, PRIVER L’ÉCOSYSTÈME D’UNE PARTIE DE CE VOLUME D’EAU ?

Quand on réduit le débit d’un cours d’eau ou qu’on réduit le volume d’un lac, il y a un impact écologique qui est certain. Réduire le débit de l’eau bouleverse complètement l’écosystème et favorise la disparition de certaines espèces. Particulièrement les espèces endémiques. De plus, les algues font leur apparition, ce qui ne facilite pas son traitement lorsqu’elle est destinée à la consommation. Ça devient encore plus délicat lorsqu’il s’agit de microalgues tueuses comme les cyanobactéries.

CAN WE SAY THAT ONE OF THE MOST SIGNIFICANT ISSUE IS THE EXTENSION OF THE PERIOD OF DROUGHT EVERY YEAR? WHAT IS THE HYDROLOGICAL SITUATION OF STREAMS LIKE?

It is obvious that the extension of the period of drought is one of the most significant problem. The streamflow is relevant. The low flow season used to be 2 or 3 month long, nowadays it can lasts for 6 months. During year 2007, one of the most typical year of climate change in my opinion, the Tavigano river was dry for 7 months. In December the same year there were huge floods that had never been seen before since the precipitation were in the form of rain rather than snow. In the mountains the temperature is higher and little by little rain is replacing snow. In order to answer your second question I would say that streams situation is unfavourable. During the last 50 years most of Corsican streams have been losing 30 % of their flow. Six months of drought followed by 6 months with too much water is just terrible.

WHAT IS THE CURRENT CONDITION OF LOCAL WATERCOURSES FAUNA AND FLORA THEN?

Endemic species now move upstream where they confine themselves in small areas. They get more and more sensible, a limited habitat is also a fragile habitat.

THROUGHOUT THE WORLD THEY ARE THE COLDEST LATITUDES WHICH APPEAR TO SUFFER THE MOST FROM CLIMATE CHANGE IMPACT. CAN WE FIND SIMILARITIES HERE IN CORSICA?

The temperature went up by about 1°C in 40 years in Bastia, it rise by 2,2°C in Corte. We placed temperature sensors in the mountains at Lake Nino (1,750 metres above sea level) 6 years ago. Even if it is too soon to tell we use models which show how the former climate used to be like. The temperature went up by 4°C. This difference of 4°C in the mountains has a greater impact than the 1°C in Ajaccio, the grass growing there is more susceptible. By now you can find some burned grass at an altitude of 2,000 meters, this is why there will be more and more fires in the mountains. This puts into question the possibility of transhumance. The consequences of climate change will definitely be worse in the mountains than in the plains.


CORSICA IS A RICH LAND IN TERMS OF WATER SINCE ITS ANNUAL PRECIPITATION IS ABOUT 8 BILLIONS CUBIC METERS. IN YOUR OPINION WHAT COULD BE THE MOST VALUABLE WAY TO SAVE THIS WATER?

So, I can no longer say « water rich » about Corsica, I would say the richest Island of Mediterranean Sea. This means the richest of the poors. In Cyprus it rains for a total of 30 days in a year and there is no watercourse. Of course there are islands in the Mediterranean Sea being in a worse situation than we are. But no one should say Corsica’s situation is good since it needs only 100 millions but gets 8 billions cubic meters of annual precipitation ( of which half filters into soils and another part follows waterways down to the sea ). People could think we can afford to waste water. Moving on to solutions to save water, we could start with not watering gardens at noon, using drip irrigation systems and start fixing pipes. We should also take lessons from USA or Israël where they reuse treated wastewaters. We have no option but to do so! Turning back to the losses, we lose 50% of our ressources in the water network for irrigation or in the drinking water network. 50 %! What does that mean? If we fixed all those pipes we would double our storage capacity. In Corsica we store 100 millions cubic meters and lose 50 millions. This is monstrous!

IS IT POSSIBLE TO TAKE AWAY SOME OF THIS WATER FROM THE ECOSYSTEM WITHOUT PRODUCING NEGATIVE IMPACT?

There will be a definite ecological impact if you reduce a river flow or the size of a lake. To reduce a flow upsets the balance of an ecosystem and encourages the extinction of certain species and particularly of endemic species. In addition the algal blooming will make the drinkable water treatment more difficult and can be even more problematic when it comes to killers algae such as cyanobacteria.

 Bergeries de Grotelle, 1260 mètres d'altitude

Bergeries de Grotelle, 1260 mètres d'altitude

PEUT-ON RESTER SOUS L’OBJECTIF DES 2°C D’AUGMENTATION DE LA TEMPÉRATURE À L’HORIZON 2100, FIXÉ LORS DE LA CONFÉRENCE DE COPENHAGUE EN 2009 PAR RAPPORT À LA PÉRIODE PRÉINDUSTRIELLE ?

On a déjà pris 1°C en quarante ans, c’est terminé. Maintenant le GIEC dit qu’on sera probablement autour des 4°C de réchauffement à l’horizon 2100. Alors on dit pourquoi avoir signé les accords ? Parce que dire qu’on veut limiter à 2°C c’est déjà dire qu’on veut faire quelque chose. Si nous avions dit, on veut limiter à 4°C le réchauffement climatique, et bien on aurait potentiellement 6°C d’augmentation de la température en 2100. C’est pour ça que je n’aime pas parler de 2100, impossible, on y est déjà !

TU DISAIS RÉCEMMENT QU’À L’HORIZON 2050 LE CLIMAT D’AJACCIO SERA IDENTIQUE À CELUI QUE CONNAÎT TUNIS ACTUELLEMENT. COMMENT VOIS-TU LA CORSE DANS CE NOUVEL ÉTAT NATUREL ?

Le paysage va se transformer, et s’est déjà transformé. On observe des zones de plus en plus désertifiées. Un exemple simple, les viticulteurs commencent à arroser la vigne au goutte à goutte, les oléiculteurs en font de même avec les oliviers. Il va falloir s’adapter.

LES MÉDITERRANÉENS DOIVENT-ILS SE PRÉPARER À UNE MUTATION PROFONDE DE LEUR MODE DE VIE ?

Ça dépend lesquels. Ceux qui sont sur les côtes, du moins les anciens, sont habitués à gérer la pénurie. Ils savent qu’il n’y a pas beaucoup d’eau en été. Ceux qui vont morfler le plus sont les habitants de l’intérieur. Le méditerranéen est habitué à ne pas avoir beaucoup d’eau. C’est plus lorsqu’on va monter en latitude et en altitude qu’il va falloir s’adapter aux changements. Les méditerranéens auront tout intérêt à changer de mentalité, pas seulement de mode de vie.

LES SOLUTIONS À ADOPTER SONT-ELLES PLUTÔT LOCALES OU GLOBALES ?

C’est tout le débat, souvent je n’aime pas le dire à la presse, mais à vous je vais vous le dire quand même. C’est à l’échelle globale qu’on morfle, le CO2 est responsable et la solution n’est que politique. Si demain nous continuons d’émettre des gaz à effet de serre la température continuera d’augmenter. On va s’adapter malgré nous puisque nous n’aurons plus d’eau.

MALGRÉ CE TABLEAU ASSEZ SOMBRE, QUELS SONT LES ÉLÉMENTS POSITIFS QUI RESSORTENT DANS LA LUTTE POUR LA PRÉSERVATION DE L’ENVIRONNEMENT ?
 

De nos jours, je vois de plus en plus d’associations qui sont concernées par l’environnement, mais d’autres également qui s’intéressent au sujet de l’eau. C’est une bonne chose car elles touchent beaucoup de monde. Je me dis qu’au moins auprès des associations le message est passé. Alors que souvent, auprès des politiques, j’ai la sensation d’avoir prêché dans le désert. Autre point positif, je constate qu’on peut faire passer des messages, c’est important.

EN CONCLUSION DE CET ENTRETIEN, AS-TU UN MESSAGE PERSONNEL À TRANSMETTRE ?

J’aimerais rappeler que l’eau est un bien précieux, et que dans certaines régions du monde c’est un Saint Graal, c’est vraiment la source de vie. Je me dis que lorsqu’on va tous souffrir, collectivement on se donnera la main pour résister, et de l’état de résistance on passera à un état de résilience pour se reconstruire autrement.

AS TARGETED BY THE 2009 COPENHAGEN CONFERENCE, WILL WE BE ABLE TO REMAIN UNDER THE 2°C MARK ABOVE THE PRE-INDUSTRIAL ERA LEVELS IN 2100?

It already went up by 1°C in 40 years, we are done. The IPPC (Intergovernmental Panel on Climate Change ndlt.) says we will more probably be on a 4°C rise in 2100. Why sign an agreement then? Because saying we should not exceed a 2°C increase means we are trying to do something about climate change. If we’d said 4°C instead 2°C we would be expecting a 6°C increase for 2100. This is why I do not like talking about year 2100, we are already there!


YOU SAY THAT, BY 2050, AJACCIO'S CLIMATE WILL BE SIMILAR TO WHAT WE CURRENTLY KNOW IN TUNIS. HOW DO YOU IMAGINE CORSICA IN ITS NEW NATURAL CONDITION?

The landscape will change, it already changed. Some areas are suffering desertification. As an example winemakers start watering their vines with drip systems, so do olive makers. We will have to adapt.

DO MEDITERRANEAN CITIZENS HAVE TO PREPARE FOR A MAJOR CHANGE IN THEIR WAY OF LIFE?

It depends. Those living on the shores, at least the elders, know how to deal with shortages. They know there isn’t a lot of water during summer. The ones who will suffer the most are the inlanders. The Mediterranean citizen knows how to deal with small water resources. Those living at higher altitudes will have to adapt themselves a lot more. Mediterranean citizens will have to change their mentality, not just their way of life.


ARE SOLUTIONS TO BE ADOPTED ON A GLOBAL OR ON A LOCAL SCALE?

That is the entire debate. I do not like saying it to medias but I am telling you anyway. We are suffering on a global scale, C02 is responsible and the only solution is political. If we keep on emitting greenhouse gases the temperature will keep on increasing. Without water, we will have to adapt despite ourselves.

DESPITE THIS BLEAK PICTURES, WHAT POSITIVE POINTS HAVE TO BE HIGHLIGHTED IN THE FIGHT FOR ENVIRONMENTAL PROTECTION?

I see more and more organizations concerned with climate change and some are even concerned with water. This is a good thing since they reach a large number of people. I believe they hear my message while I feel like I am preaching in the desert when I talk to politicians. Another positive point : it is possible to spread messages, notably through the internet.

IS THERE A MESSAGE YOU WISH TO DELIVER AS A CONCLUSION?

I would like people to remember that water is a precious gift and even a Holy Grail in some regions and a source of life everywhere. I personally believe that when we will all suffer we will cooperate and assist one another to resist. Eventually I believe we will move from resistance to resilience to rebuild ourselves in a different way.

 Pin laricio

Pin laricio

 Piscine en altitude

Piscine en altitude

 Vue sur le Lombarduccio

Vue sur le Lombarduccio

 
InterviewSébastien Leroy