Le Cap Vert Corse

 

Words by Bastien Milcendeau · Photographs by Sébastien Leroy

 
 
 Cindy et William, Barrettali

Cindy et William, Barrettali

 
 

Pour qui s’y rend en voiture depuis Ajaccio, le Cap Corse débute après l’embranchement entre la correcte départementale D81 et la sinueuse mais sublime D80. Lorsque l’expression « montagne dans la mer » commence à réellement prendre tout son sens, et que l’attention se fixe alternativement sur le prochain virage aveugle et la mer scintillante en contrebas, on peut considérer que l’on a commencé à s’aventurer sur les 306 km2 de la péninsule du Cap.

À l’extrémité nord de l’Île de Beauté, tel un doigt pointé vers le continent, U Capi Corsu se distingue. Sa beauté, ses routes vertigineuses, son climat aux 300 jours de vent annuels, sa topographie singulière, hébergent les 6930 âmes des 18 communes. C’est dans cette zone où on a encore la place de vivre (démographie moyenne de 5 habitants au km2) que William et Cindy récoltent les premières pousses d’un projet d’agriculture responsable et d’autonomie alimentaire. À Barrettali, ils nous initieront aussi aux notions d’agro-écologie et de permaculture dont les noms nous semblent familiers. À la rencontre d’êtres humains et de concepts.

 
 

For anyone who go there from Ajaccio, the Corsica Cape begins after the crossroad between the correct county road D81 and the sinuous but sublime D80. When the expression « mountain in the sea » begins to really make sense and the driver’s attention focuses alternately on the next blind curve and the glittering sea below one can consider he just began to venture in the 306 km2 of the Corsica Cape peninsula.

At the very north of the Île de Beauté (Island of Beauty), like a finger pointing to the continent, U Capi Corsu (the Corsica Cape) distinguishes itself. Its beauty, its dizzy roads, its climate with 300 windy days a year and its unique topography are a shelter for 6930 people in 18 towns. In this area where one can still feel comfortable to live (five inhabitants per square kilometer) William and Cindy reaps the first sprouts of a project of responsible farming and food autonomy. In Barrettali we will be introduced to the concept of agro-ecology and permaculture. Meeting humans and concepts.  

 
 
 Hameau de Conchigliu, Barrettali

Hameau de Conchigliu, Barrettali

 Eglise de Conchigliu, Barrettali

Eglise de Conchigliu, Barrettali

 
 

En direction de Barrettali, la D80 passe devant l’ancienne usine d’amiante de Canari fermée en 1965. On y a extrait pendant 17 ans le précieux minéral à raison de 28 000 tonnes quotidiennes, pour un total de 12 millions de tonnes de déchets poussiéreux toxiques rejetés directement à la mer. L’action combinée des éléments et des courants marins a transformé tout cela en une plage éphémère. Presque rien d’étonnant pour cette région où l’hostile et le beau se côtoient et se confondent. Le terrain semble naturellement propice aux initiatives vertueuses. Da Mare a Monte, Natura è Omi est l’association qui est à la base du projet de potager associatif. Sa secrétaire Eve, qui a été la première à y semer, partage avec nous la philosophie de l’association en énumérant ses travaux. Depuis 2011, soutenue par 312 adhérents et par les habitants de la commune, on a - entre autres choses - restauré un ancien chemin muletier faisant le lien entre 5 villages, ouvert des sentiers de randonnée, contribué à la restauration d’un pont génois vieux de 500 ans, et fait germer l’idée d’une possible autonomie alimentaire autour d’un potager associatif.

Towards Barrettali the county road D80 goes by the former asbestos factory of Canari closed in 1965. The precious ore was mined for 17 years at the rate of 29 000 tons a day and 12 million tons of hazardous wates were discharged into the sea. The combined action of elements and sea currents turned all that in some ephemeral beach. Not really surprising in this region where hostility and beauty coexist and combine. The land seems favourable for virtuous intitiatives spreading. The Da Mare a Monte, Natura è Omi (From sea to mountains, nature and human beings) was the association to initiate this project of associative garden. Eve is the secretary, she was the very first to sow in this garden and she shares with us the association’s philosophy while listing its works. Created in 2011, the association supported by 312 members and by the inhabitants of Barretali realised – among other things – the restoration of a former mule track between 5 towns, the opening of several hiking trails, it participated to the restoration of an 500 years old Genoese bridge and spread the idea of a possible food autonomy with an associative garden.

 
 

William est désormais celui sur qui repose la prospérité du « jardin » tel qu’il aime l’appeler, épaulé par sa douce femme Cindy et par sa fillette. Parvenir à « faire ce métier qui a un sens » est l’objectif que ce dernier s’est fixé à la vingtaine. Une évidence après un BTS Gestion et Protection de la Nature dont il s’est écarté pour suivre une formation agricole et vivre diverses expériences dans l’agriculture et le maraîchage bio. Alors, lorsque l’occasion se présente, sous la forme d’une annonce publiée par l’association, de mettre en application le projet de vie qu’ils se sont façonnés, 2 mois ont suffit au couple pour boucler ses valises. Rien n’a plus su les décourager, ni l’inconnu, ni l’absence d’une école à proximité pour leur petite fille de 8 ans, à l’éducation et l’épanouissement de qui Cindy consacre la plus grande partie de son temps.

 
 

William is now the one to shoulder the responsibility of this « garden » (as he like to call it in the sense of backyard) continuity, with the support of his gentle wife Cindy and his daughter. In his early twenties William had set himself the goal to « do a job that makes sense ». This became obvious after he quitted an environmental management and protection HNC course to follow and agricultural training and live numerous experiences in agriculture and organing market gardening. So when the oportunity to carry out their life plan arose in the form of an ad placed by the association, only two months were required for the couple to pack their things. Neither the fear of the unknown nor the absence of a school nearby were discouraging enough. Indeed Cindy devotes most of her time to her young daughter’s education and fulfillment.   

 
 
 Tomates du jardin

Tomates du jardin

 Aubergines blanches du jardin

Aubergines blanches du jardin

 
 

En allant à la rencontre d’Eve, William et Cindy, notre connaissance des notions d’agro-écologie ou de permaculture se limitent à des définitions. La première, en tant que pratique agricole, emploie les grands principes de l’agriculture biologique classique (pas d’intrants, pas de produits phytosanitaires dérivés de la pétrochimie) en excluant la possibilité de la logique « d ’exploitation », mot qui fit frémir Cindy lors de notre entretien.

Ici, on limite la mécanisation au maximum, on ne cultive pas en rang sur un sol dénudé et excessivement travaillé. L’agro-écologie recourt notamment au compostage, à l’expérimentation ou à la recherche de complémentarité entre les espèces. En considérant le lieu de production et son écosystème dans son ensemble, cette méthode tend à préserver les ressources naturelles et à produire un impact limité sur l’équilibre initial en réduisant la pression sur l’environnement. La permaculture, contrairement à notre idée reçue, n’est pas un système agricole à proprement parler. Son objet ne se limite pas à la culture. Elle intègre bien sûr certains principes de l’agro-écologie ou de l’agriculture biologique, mais promeut les énergies renouvelables ou l’écoconstruction avec pour objectif de construire des installations humaines durables et résilientes. L’intention est de constituer un harmonieux écosystème, autorégénératif et autonome, respectueux du bien-être de son environnement comme de celui de ses habitants.  

 
 

Going to meet Eve, William and Cindy, our knowledge of the concepts of agro-ecology and permaculture is limited to definitions. The first, as an agricultural practice, utilizes the fundamental principles of classical organic farming (no inputs, no petrol-based crop protection products) excluding the idea of making the most out of earth.

Here the use of machines is limited and one do not grow in rows on a bare and excessively worked soil. The agro-ecology has resort to composting, experimentation and search for complementarity of species. This approach considers the place of farming and its ecosystem as a whole, having the lowest impact on its initial balance. It tends to preserve natural resources and to reduce the stress on the environment. Contrary to our misconception permaculture is not an agricultural system strictly speaking. Its purpose is not limited to cultivation. It incorporates some principles of agro-ecology and organic farming but also promotes renewable energies and eco-construction with the objective of building sustainable and resilient human settlements. Its intent is to create some harmonious ecosystem which is independent and self-regenerative as well as it should be respectful of its environment and inhabitants.

 
 
 Août 2017, William travaille

Août 2017, William travaille

 
 

William est diplômé d’un CCP (diplôme reconnu dans le petit monde de la permaculture) mais ne s’estime pas en mesure de recevoir l’étiquette de permaculteur. Ce qu’il fait, consent-il « c’est de l’agro-écologie bien sûr » : il met un point d’honneur à produire avec les ressources locales, à s’intéresser à la vie et à l’équilibre naturel du lieu où lui et sa famille se sont implantés. Cela correspond à une philosophie de vie plus globale autour de laquelle le couple s’est fondé : le respect de la vie et du vivant dans tous ses aspects. Evidemment, lorsqu’on évite d’écraser la moindre limace, fût-elle nuisible, les macagne (action de charrier quelqu’un amicalement) des anciens du village fusent. Toutefois, nos discussions portent plutôt sur les expérimentations qui sont menées au jardin. On évoque les réussites et les échecs tout en s’amusant avec philosophie des difficultés occasionnées par le peu de moyens dont ils disposent. Les formations et les lectures sont nécessaires mais rien de tel que les retours d’expérience. Chaque parcelle est différente, chaque écosystème à son équilibre qu’il s’agit de comprendre et d’intégrer respectueusement.

William once obtained a CCP (a well known diploma in the small world of permaculture) but does not think he can be considered as a « permaculture farmer ». What he does, he says, is of course agro-ecology : he is careful to grow its fruits and vegetables using the local resources and to care about the equilibrium of place where he and his family have established. This is part of a wider philosophy of life on which the couple bases his way of living : the respect for life in its various aspects. So evidently, choosing not to kill a single slug even if it is a pest, attracts the « macagne » (friendly jeerings) from the ancients. However our discussion are more concerned by the experimentations which are being made in the garden. William talks about their successes and failures taking the difficulties and their lack of resources with philosophy and amusement. Training and readings are necessary but nothing is like experiences feedbacks. Every plot is unique and every single ecosystem has is own balance that one should understand and integrate with respect.

 
 
 William au jardin

William au jardin

 Cueillette de haricots

Cueillette de haricots

 

Avec succès, l’indispensable poulailler offre un apport en matière organique pour le compostage et valorise les déchets de culture. La boucle est bouclée et le test concluant, bien qu’il constitue une importante charge de travail. La culture en butte, pratique quasi-caricaturale de la permaculture, est présentement à l’essai et s’annonce prometteuse. Elle consiste comme son nom l’indique à constituer une ou des rangées de buttes. Ses avantages sont, entre autres : une posture ergonomique pour le cultivateur, une bonne rétention d’eau, une surface de culture plus étendue que celle d’une surface plane. William et Cindy procèdent à l’association des cultures pour que des « plantes amies » puissent tirer profit les unes des autres pour s’épanouir. L’expérience de la « Milpa » (méthode d’association de cultures issue du Mexique) à la mode locale s’est avérée un peu plus délicate. Les variétés de haricots, de concombres et de maïs doux choisies ont contraint le couple à récolter tous les deux jours dans une « jungle » de feuilles piquantes. En somme, nous comprenons que ce type d’apprentissage se fait mieux de manière empirique et que la connaissance se fonde sur le nombre et la qualité des expériences. D’ici quelques années, ces dernières permettront sans doute au couple de pallier l’ensoleillement trop violent pour certaines variétés, ou encore de découvrir un usage connexe et efficient à la production de fruits.

 
 

The chicken coop successfully provides a necessary input of organic matter in the composting process, it also recycles cultures’ organic wastes. The circle is full and the test is positive even if it represents a significant amount of work. The culture on mounds which is almost a caricatural illustration of permaculture, is currently under testing and looks promising. As it name suggests it consists in forming one or several rows of mounds. Its benefits are, amongst other things : a more ergonomic posture for the grower and a good water containment aswell as a larger cultivation surface than on an even floor. William and Cindy resort to combined cropping’ so some « friend plants » can take advantages from one another to grow. The « Milpa » experience (method of combined culture from Mexico) at the local way was a bit more difficult. The varieties of beans, cucumbers and corn that were selected forced the couple to harvest on every second day in a « jungle » made of sharp leaves. In short, we understand that the best way to learn about this kind of subject is the good old empirical method, that knowledge is based on the number and quality of experiences. In a few years’ time those experiences will allow William and Cindy to discover a related and efficient use of fruit production and to remedy this problem of extreme sunshine for some varieties.

 
 
 Plage de Giottani, Cap Corse

Plage de Giottani, Cap Corse

 
 

En cette fin de journée d’été, la famille nous accompagne au jardin. Cinq minutes à pied sous le soleil de plomb nous font réaliser combien le travail dans ces conditions doit être difficile. William farfouille dans ce qui paraît être un gros tas de feuilles et en sort une pleine poignée de haricots. Il ne peut s’empêcher de s’affairer de part et d’autre. Tout, et chacun, semble à sa place. La brouette dans un coin, les cagettes qui serviront à présenter les légumes au marché du lendemain, William, Cindy. Ensemble nous évoquons la possibilité d’une autonomie alimentaire à l’échelle d’un village, d’une région pourquoi pas. Impossible de produire pour tout le monde, il faudra transmettre le savoir et pourquoi pas former ceux qui ont déjà leur propre jardin, créer du lien.

D’ici là, l’objectif primordial pour le couple est de s’assurer de la pérennité de leur installation. Une épicerie « vrac » verra peut-être le jour et pourra contribuer à vendre la production du jardin. Plus tard, après avoir quitté le couple, en repassant devant l’ancienne usine de Canari, nous nous réjouirons des petits et grands changements qui s’opèrent, portés par des petites familles et des grands mouvements. Il y a énormément de bouquin, que William n’a pas tous lu mais, avec humilité, il précise que le meilleur selon lui reste l’expérience : « La terre, le livre de la nature… » et Cindy de préciser, rieuse « Mais c’est un ouvrage imposant… Il faut s’accrocher, l’histoire d’une vie ! ».

 
 

In the end of this summer day the family accompanies us to the garden. The five minutes walk under the burning sun helps us to realise how hard the work here must be in these conditions. William rummages about in some big entanglement of leaves and gets a handful of beans. He can not help to fuss on both sides. Everyone and everything seems to be in its place. The barrow in the corner, the crates for the market where they will sell their production the next morning, William, Cindy. Together we talk about the believability of food autonomy on a small town or a region scale. It would be impossible to product for everyone, one will have to transmit knowledge or to train those who already have a garden, to create social link. Until that the overriding goal for the family is to assure the sustainability of their settlement. A grocery store of bulk products may emerge to help selling their production and creating social link.

Later after we leave the couple when we were passing by the former asbestos factory of Canary, we will be happy about the small and major changes that occur, carried by some small families and larger mouvements. A lot of books exist, William did not read them all but, with humility and conviction, he says that his favorite one is experience : « Earth, and the book of nature… » and Cindy to precise laughingly : « It is an impressive book… it can be long… a life-time! »