Mer Morte, la prophétie

 

Words by Clara Ferrand and Sébastien Leroy · Photographs by Clara Ferrand

 

Selon la Bible, Dieu infligea dix plaies à l’Égypte afin de pousser le Pharaon à laisser le peuple Hébreux rejoindre la Terre promise. Si ce ne sont pas dix plaies qui pourraient s’abattre sur le Proche-Orient de nos jours, une seule pourrait suffire à déstabiliser toute une région déjà en proie aux conflits. Cette calamité ne trouve pas sa source dans le divin mais concerne bien le Royaume des Hommes et la gestion qu’ils ont du lac le plus salé du monde. À cheval sur deux États qui sont la Jordanie et Israël, et sur un territoire contrôlé par ces deux Nations, la Cisjordanie, le point le plus bas du globe qu’est la mer Morte s’assèche à toute vitesse. Bien que les scientifiques aient trouvé la trace d’un assèchement complet du lac dû à des facteurs naturels il y a environ 120 000 ans de ça, la cause de cette disparition actuelle réside grandement dans l’activité humaine.

According to the Bible, God inflicted ten plagues on Egypt to force the Pharaoh to let the Hebrew people join the Promised Land. If there are not ten plagues that could fall on the Middle East nowadays, only one could be enough to destabilize an entire area which is already in conflict. This calamity does not find its source in the divine but concerns the Kingdom of Men and the management they have of the world's saltiest lake. Straddling the states of Jordan and Israel, and in a land controlled by these two nations which is the West Bank, the lowest point in the world named the Dead Sea is drying up. Even if scientists have found evidences of a complete dewatering of the lake due to natural factors about 120,000 years ago, the cause of this current disappearance importantly lies in human activity.

Sans bouée sur la mer Morte, Jordanie

Le niveau en 2005, mer Morte

L'agriculture autour du lac, mer Morte

Lorsque j'ai décidé de réaliser mon premier voyage en solitaire il fallait que je lui donne du sens. La Jordanie est un pays qui m’a toujours fasciné car très éloigné de ma culture et possédant un patrimoine exceptionnel. C’est ce qui m’a poussée à m’intéresser au Proche-Orient et aux problématiques auxquelles il doit faire face. Si la situation politique est déjà instable dans cette région du monde, la disparition annoncée de la mer Morte si rien n’est fait n’aide pas à apaiser les tensions.

Par sa position en latitude, le Proche-Orient est caractérisé par un climat méditerranéen de transition avec une dégradation sensible, vers le sud et le sud-est, de la pluviosité, du couvert végétal et des sols, et un passage progressif au désert. C’est une région qui souffre de l’aridité car l’eau y est rare, à l’exception notable des plaines et des hauts massifs littoraux. Cette rareté de l’eau va aller croissante car le réchauffement climatique que connaît la planète a déjà un impact significatif dans la région. La mer Morte est en grande partie alimentée en eau par le Jourdain qui lui-même prend sa source au Liban, en passant par le lac Tibériade dans le nord d’Israël. Le nord d’Israël connaît depuis quatre années une importante sécheresse, laquelle a une incidence importante sur le niveau du Tibériade - aussi nommé mer de Galilée - qui se trouve dans cette partie du pays. Effectivement, le lac a atteint un seuil alarmant à l’hiver 2018, ce qui ne favorise évidemment pas les écoulements du Jourdain dont le débit est de plus en plus faible. Je me suis rendue au cours de mon voyage à Béthanie, le lieu présumé du baptême du Christ. Sur place, j'ai pu constater l'assèchement du Jourdain. Là où le fleuve faisait plusieurs mètres de large il y a quelques années, aujourd'hui il n'en fait même plus un seul.

When I decided to make my first trip alone I had to provide it meaning. Jordan is a country that has always fascinated me because it is very far from my culture and possesses an exceptional heritage. That's what pushed me to focus on the Middle East and the issues it faces. If the political situation is already unstable in this region of the world, the announced disappearance of the Dead Sea if nothing is done is not to help to ease tensions.

By its latitude, the Near East is characterized by a Mediterranean climate of transition with a significant degradation, towards the south and the south-east, of the rainfall, the vegetal cover and the grounds, and a progressive passage to the desert. It is a region that suffers from aridity because the water is scarce, with the notable exception of the plains and coastal high cliffs. This scarcity of water will increase because global warming is already having a significant impact in the area. The Dead Sea is largely supplied with water by the Jordan River, which itself has its source in Lebanon going through Lake Tiberias, in northern Israel. For four years now, northern Israel has been experiencing a severe drought, which has a significant impact on the level of Tiberias - also called Sea of Galilee – which is located in this part of the country. Indeed, the lake has reached an alarming rate in the winter of 2018, it obviously does not favor the flow of the Jordan whose flow is becoming weaker. During my trip, I went to Bethany, the presumed place of Christ's baptism. On site, I could see the dryness of the Jordan River. Where the river was several meters wide a few years ago, it is not even a single meter wide today.

 
 
Carte Mer Morte (Mediterranean Citizens Story).jpg
 
 

Si le niveau de salinité de la mer est généralement compris entre 2% et 4%, celui de la mer Morte avoisine les 30%. Ce taux de sel est à l’origine du nom que porte le lac salé car dans de telles conditions les poissons et les algues ne peuvent pas s’y développer. Dans un secteur où les tensions politiques sont exacerbées entre arabes et juifs, le contrôle de l’eau est un enjeu sensible avec la croissance de la demande, qui est à la fois conditionnée par l’augmentation démographique et celle du niveau de vie. L’agriculture, qui trouve place de part et d’autres du Jourdain, prélève elle aussi de grande quantité d’eau afin d’alimenter les cultures. En raison de cette surconsommation d'eau, les rivières qui traversent les wadis (vallées) autour de la mer morte sont complètements asséchées. Cette diminution des débits des cours d’eau est également le fruit d’une politique importante de construction de barrages menée par la Syrie, Israël, ou encore la Jordanie. Ce stockage par les barrages représente environ 500 millions de mètres cubes d’eau qui ne trouvent pas leur chemin jusqu’à la mer Morte.

If the salinity level of the a sea is generally between 2% and 4%, Dead Sea’s level is around 30%. This salinity level is at the origin of the name that the salt lake bears, since the fish and the algae can not develop in such conditions. In a sector where political tensions are exacerbated between Arabs and Jews, the control of water is a sensitive issue with the growth of the demand, which is conditioned in the same time by the increase of the population and of the living standards. Furthermore, agriculture on both sides of the Jordan River needs a lot of water to feed the crops. Because of this overconsumption the rivers that cross the wadis (valleys) around the Dead Sea are completely dry. This decrease in river flows is also the result of a major dam-building policy led by Syria, Israel and Jordan. This storage by dams represents about 500 million cubic meters of water that do not find their way to the Dead Sea.

Croûte de sel, mer Morte

L'or blanc, mer Morte

Employé d'une usine de potasse et bidons de boue, mer Morte

En outre, les activités chimiques sont nombreuses autour du lac. 600 000 tonnes de sel y sont extraites chaque année pour être transformées par l’industrie cosmétique et alimentaire, qui profite de la forte teneur en minéraux de l’eau. Ce ne sont au total pas moins d’une vingtaine de minéraux qui sont transformés comme le magnésium, la potasse, ou encore le braum. Afin de récupérer cette précieuse matière première, les trois géants de l’industrie chimique du coin (Jordan Bromine Company, Arab Potash, Dead Sea Works) ont recours à de nombreux bassins d'évaporation qui favorisent eux aussi la disparition progressive du lac. L’un des autres points noirs est l’impact négatif sur le tourisme. La mer Morte est un lieu de dilettante prisé par les touristes pour la qualité de son eau, mais qui est également connue pour sa capacité à vous faire flotter aisément à sa surface. Depuis que le niveau du lac baisse des dolines se forment dans les zones nouvellement libérées, ainsi que sur des espaces qui n’étaient pas sous les eaux il y a encore peu. La doline est un affaissement dans le sol en forme de cratère qui survient sans prévenir. S’il y en avait une quarantaine en 1990, aujourd’hui elles sont environ 3000 réparties tout autour du lac. Et cela n’est pas sans conséquences, puisque de nombreuses infrastructures et autres bâtiments ont tout simplement été détruits. De plus, de grandes zones sont désormais interdites au public car trop dangereuses.

Ce public, composé de très nombreux touristes venus des quatre coins du monde pour découvrir cette singularité, à lui aussi un effet indésirable. L’industrie touristique, sentant la bonne affaire, a développé sa communication autour des bienfaits des bains de boue et de tous les produits dérivés, qui auraient des vertus miraculeuses pour la peau. Le vacancier lambda, qui n’est pas sensibilisé à l’environnement et à la situation de plus en plus préoccupante du site, ne peut pas se douter que cette boue est extraite à coups de bulldozers le long des côtes du lac avant d’être transformée en lotions et autres crèmes. Ce processus d’extraction invasif fragilise toujours plus un écosystème déjà sous pression.

In addition, there are many chemical activities around the lake. 600,000 tonnes of salt are extracted each year for to be processed by the cosmetic and food industry, which benefits from the high mineral content of this water. In total, no less than twenty minerals such as magnesium, potash or even braum are processed. In order to extract this precious raw materials, the three giants of the chemical industry of the area (Jordan Bromine Company, Arab Potash, Dead Sea Works) use numerous evaporation ponds which also favor the gradual disappearance of the lake. One of the other negative points is the negative impact on tourism. The Dead Sea is a place of dilettante sought-after by the tourists for the quality of its water, which is also known for its capacity to make you float easily on its surface. Since the level of the lake drops sinkholes formed in the newly liberated areas, as well as in spaces that were not under water recently. The sinkhole is a collapse in the crater-like soil that occurs without warning. If there were about forty in 1990, today there are about 3000 all around the lake. And this is not without consequences, since many infrastructures and other buildings have simply been destroyed. In addition, large areas are now banned from the public since they are too dangerous.

This public, composed of large numbers of tourists who come from all over the world to discover this singularity, also has an undesirable effect. The tourist industry, feeling the good deal, has developed its communication around the benefits of mud baths and all products derived from it, which would have miraculous virtues for the skin. The average vacationer, who is not aware of the environmental and the serious situation of the site, can not imagine that this mud is extracted with bulldozers along the lake's shores before being transformed into lotions and other creams. This invasive extraction process is weakening an ecosystem already under pressure.

 

1900

Nous retrouvons sur cette illustration l'état initial de la mer Morte avant le développement d'activités énergivores en eau dans le courant du 20ème siècle. 

1980

Si la partie nord a conservé une bonne superficie par rapport à 1900, le morceau sud du bassin a quant à lui totalement disparu.

2016

Les bassins qui se trouvent au sud ne sont pas représentés  car il s'agit de bassins artificiels créés et exploités par l'industrie chimique.
 

Face à cet ensemble de fléaux, la demande croissante de cet or bleu dans une région où le stress hydrique se fait de plus en plus ressentir a de nombreux impacts négatifs, et pourrait même avoir des conséquences bien plus graves dans le courant du 21ème siècle. Chaque année, le niveau de la mer Morte s’abaisse d’environ 1 mètre, et par endroit le rivage recul d’un kilomètre. Si en 1930 sa superficie était de 1050 kilomètres carrés, aujourd’hui elle n’est plus que de 605 kilomètres carrés. Cela représente une disparition de quasiment la moitié de la superficie du lac au profit du désert. Et à ce rythme, si rien n’est fait, les scientifiques estiment que la mer Morte disparaîtra entre 2050 et 2100, entraînant avec elle une modification notable des sociétés qui jouissent de ses bienfaits. L’assèchement du lac est déjà tant avancé que deux bassins se sont formés lorsqu’il n’y en avait encore qu’un seul dans les années 70.

La situation que connaît la mer Morte n’est pas sans rappeler le destin de la mer d’Aral qui, elle aussi, n’a cessée d’être exploitée pour aujourd’hui ne plus s’étendre que sur 10% de la superficie qu’elle faisait en 1960. Des solutions pour tenter de préserver cette ressource et ce lieu unique sont à l’étude depuis de nombreuses années, comme par exemple la construction d’un canal entre la mer Rouge et la mer Morte. Estimée à 10 milliards de dollars, la construction d’un tel ouvrage, en plus d’une usine de désalinisation, permettrait d’acheminer environ 300 millions de mètres cube d’eau par an à partir d’un captage sur la mer Rouge. Malgré l’intérêt du projet, des ONG expriment leurs inquiétudes concernant l’impact environnemental d’un tel apport d’eau. Quand bien même le problème environnemental pourrait être maîtrisé, Israël qui était alors partie prenante du projet renonce à s’engager. Ce canal entre la mer Morte et la mer Rouge, appelé « Canal de la Paix », pourrait être la solution clé d’un dénouement sans conflit et d’un changement de paradigme, qui semble inévitable pour éviter un nouveau désastre.

With this set of plagues in a region where water stress is more and more recognizable, the growing demand for this blue gold has many negative impacts, and could even have much more serious consequences in the course of the 21st century. Each year, the Dead Sea level drops by about 1 meter, and the shoreline recoils back of one kilometer. If in 1930 its area was 1050 square kilometers, today it is only 605 square kilometers. This represents a disappearance of almost half the area of the lake in favor of the desert. And at this rate, if nothing is done, scientists believe that the Dead Sea will disappear between 2050 and 2100, bringing with it a significant change in societies that currently enjoy its benefits. The drying up of the lake is already so advanced that two basins were formed when there was only one in the 70s.

The situation of the Dead Sea remind us of the fate of the Aral sea which was exploited until today to be only to 10% of its 1960’s area. Solutions to preserve this unique resource and site have been under consideration for many years, such as the construction of a canal between the Red Sea and the Dead Sea. The cost of such a structure was estimated at $ 10 billion. In addition to a desalination plant, it would allow to deliver about 300 million cubic meters of water per year from a catchment on the Red Sea. Despite the interest of the project, NGOs express their concern about the environmental impact of such a water supply. Even if the environmental problem could be controlled, Israel, which was part of the project at the time, renounces to commit to its implementation. This channel between the Dead Sea and the Red Sea, called the "Canal de la Paix", could be the key solution to a conflict-free outcome and a paradigm shift, which now seems inevitable to avoid a new disaster.

 

À propos
En Septembre 2017 je commençais déjà à mûrir l'idée d'un voyage personnel au cours duquel je pourrais faire un reportage photographique. J'ai toujours eu une certaine attirance pour les lieux-dits « à risque », alors que tout cela reste très subjectif. En tant qu'européenne, je suis à l'abris de la plupart des dangers inhérents aux guerres, cependant lorsque les attentats de novembre 2015 ont touché de plein fouet mon quartier, je me suis dit que finalement la notion de sécurité était quelque chose de très utopique. Lorsque j'ai commencé à parler de la Jordanie à mon entourage, j'ai d'abord dû apaiser les peurs des uns et des autres qui craignaient de me voir partir seule dans un pays partageant une frontière avec la Syrie, pays en guerre. J'ai également dû m'auto-encourager, en me disant que j'étais tout à fait capable de réaliser par moi-même ce projet qui me tenait tant à cœur. En fait, lorsqu’on est motivé par quelque chose qui nous passionne les barrières s'effondrent les unes après les autres et tout devient plus claire lorsqu'on doit faire un choix. J'ai d'abord convaincu mes proches en leur racontant l'histoire de la mer Morte vouée à une mort certaine si personne ne la défend. Puis, j'ai été voir mon Université (Paris 8) pour qu'on m'accorde une aide sur l'achat du matériel photo, mais aussi dans le but de payer les tirages de l'exposition du projet, quand celui-ci sera terminé. En octobre j'ai pris mes billets, et en décembre 2017 je m'envolais 10 jours en Jordanie, avec seulement un petit sac à dos contenant plus de matériel photo que de vêtements. Et le meilleur restait à venir.

About
In September 2017 I was already beginning to mature the idea of personal trip during which I could do a photographic report. I have always had a certain attraction for "at risk" places, while all this remains very subjective. As a European, I am safe from most of the dangers inherent in wars, but when in November 2015 the attacks hit my neighborhood, I thought that finally the notion of security was something very utopian. When I first started talking about Jordan, I first had to allay the fears of others who were afraid of seeing me leave alone in a country sharing a border with Syria, a country at war. I also had to encourage myself, saying that I was quite capable of carry out this project that was close to my heart. In fact, when we are motivated by something that fascinates us, barriers collapse one after the others and everything becomes clearer when we have to make a choice. First, I convinced my relatives by telling them the story of the Dead Sea dedicated to a certain death if no one defends it. Then I went to see my University (Paris 8) so that they grant me a help on the purchase of the photo material, but also in order to pay the draws of the exhibition of the project, when this one will be finished. In October I took my tickets, and in December 2017 I flew 10 days in Jordan, with only a small backpack containing more photo material than clothes. And the best was yet to come.

 

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