The Temples of an Atheist State

 

Words by Oleksandr Rupeta · Photographs by Oleksandr Rupeta

 

La première fois que j’ai vu des bunkers c’est lors de mon voyage pour me rendre de Macédoine à Tirana, la capitale de l’Albanie. J’avais lu pas mal de choses et vu des documentaires à propos du lieu où je me rendais, mais cela ne m’empêchait pas d’être excité en regardant par la fenêtre du bus. Je me suis retrouvé face à des bunkers dans les lieux les plus inattendus qui soient comme des arrières-cours, des cimetières, ou encore des cours de récréation. Le long de la route se dressaient d’étranges bâtiments qui me semblaient être les ruines d’anciens temples. Ils apportaient parfois une dimension surréaliste aux paysages urbains et ruraux du pays. D’une certaine manière il y avait des temples : les temples d’un État athéiste.

The first time I saw bunkers was on my way from Macedonia to Tirana, the capital of Albania. I read about them before and saw a documentary, but the view from the bus window was exciting. I faced bunkers in the most unexpected places - backyards, cemeteries, playgrounds. There were odd buildings along the road, which to me resembled the abandoned ruins of ancient temples that sometimes surrealistically supplemented the urban or rural landscapes of the country. They were temples, in a sense: the temples of an atheist state.

 An abandoned bunker on the coast near Borsh, Albania

An abandoned bunker on the coast near Borsh, Albania

En 1967, sous le joug d’Enver Hoxha, l’Albanie fût déclarée comme étant le premier État athéiste dans le monde. Chaque lieu de culte que comptait alors le pays fût rasé ou converti à d’autres usages comme des cinémas, des magasins, ou encore des salles de sport. Enver Hoxha était un fervent admirateur de Joseph Stalin, et, comme Stalin, il persécutait et soumettait à sa volonté les institutions religieuses et les croyants en usant de représailles. Cependant, il n’était pas question de bannir totalement la religion en Albanie. La loi interdisait toutes les pratiques religieuses, cela étant certainement dû à l’influence de la révolution culturelle chinoise. D’autre part, entre 1960 et 1980, Hoxha a réalisé un programme de bunkérisation du pays, qui a abouti sur la construction de 750 000 bunkers dans chaque recoin d’Albanie.

Albania, under the leadership of Enver Hoxha, was declared the world's first atheist state in 1967. Every single place of worship had been destroyed or converted into other uses, such as cinemas, warehouses, or sports halls. Enver Hoxha strongly admired Joseph Stalin, and, like Stalin, he persecuted and subjected religious institutions and believers to reprisals. However, it was not a question of the complete destruction of religion in Albania. The law prohibiting all religious practices was adopted, possibly under the influence of the Chinese Cultural Revolution. On the other hand, in the period from the 1960s to the 1980s, Hoxha carried out a programme of the country's bunkerisation, which resulted in the construction of a total of 750,000 bunkers in every corner of Albania.

Les bunkers sont nos cathédrales, nos cicatrices.

Un vieil albanais m’a dit une fois : « Les bunkers sont nos cathédrales, nos cicatrices ». Dans le pays il y a une croyance répandue qui voudrait qu’Hoxha soit devenu totalement paranoïaque en ce temps. Effectivement, après la mort de Joseph Stalin, il rompit les relations diplomatiques avec l’Union Soviétique et entraîna le pays dans un isolement de plus en plus croissant. Hoxha vivait dans la crainte constante d’une attaque venue de l’extérieur. Par conséquent, les bunkers devaient servir de positions défensives dans tout le pays.

Le régime a aussi désespérément essayé de militariser les civils. Dès l'âge de 12 ans, les Albanais étaient entraînés dans des bunkers pour repousser les attaques des envahisseurs. Les recherches contemporaines indiquent que six petits et un grand bunker ont été construits par kilomètre carré. Cela signifie qu’en cas d’attaque chaque citoyen pouvait se défendre contre les envahisseurs partout où il se trouvait sur le territoire : de son arrière-cour, de son lieu de travail, ou bien de n'importe quel lieu public.

"The bunkers are our cathedrals, our scars," an old Albanian once said. There is a widespread belief that Hoxha was paranoid. After the death of Joseph Stalin, he broke with the Soviet Union and gradually isolated the country from the rest of the world. Hoxha lived in constant fear of attack from outside. Therefore, the bunkers were intended to act as defensive positions across the entire country.

The regime also desperately tried to militarize civilians. From the age of 12, Albanians were trained in bunkers to repel any invaders' attacks. Contemporary research indicates that six small and one big bunker were built per square kilometre. This meant that every citizen could defend against invaders wherever he happened to be in case of attack: from his backyard, workplace, or any public place.

02 A gypsy with a horse stands by a bunker, Gjirokaster, Albania.jpg

A gypsy with a horse stands by a bunker, Gjirokaster

Albania

03 The owner of the cafe drinks wine in the backyard of his cafe, Berat, Albania.jpg

The owner of the cafe drinks wine in the backyard of his cafe, Berat

Albania

Le programme de bunkérisation du pays fût stoppé après la mort d’Hoxha en 1985. Les bunkers furent progressivement abandonnés suite à l’effondrement du Communisme en 1990. Ces dernières années, le gouvernement a mis en place une politique de destruction des bunkers. Aujourd’hui, il devient difficile dans les plus grandes villes de trouver des bunkers abandonnés. Certains d’entre eux ont été détournés de leur vocation première pour devenir des objets artistiques, le reste fût simplement détruit.

J’ai lu des articles comme quoi de nombreux bunkers ont été transformés en cafés, restaurants, et en d’autres choses. J’ai trouvé les endroits où ils se trouvaient, mais aujourd’hui ils ont tous été fermés ou démolis. Tout n’était pas mauvais, dans les quartiers et les villages il y a encore de nombreux bunkers qui demeurent intacts depuis l’époque communiste.

Pendant deux semaines j’ai voyagé à travers l’Albanie afin de trouver des bunkers et des personnes qui vivent à proximité. Dans les villes albanaises c’est plutôt simple de trouver des gens qui parlent anglais, mais la situation est bien différente à la campagne. Au mieux, les personnes âgées se souviennent de quelques mots en russe qu’elles ont appris à l’école sous l’occupation soviétique. Monsieur Bregu, le propriétaire du café en bordure de route, qui boit du vin fait maison dans l’arrière-cour de son café sur ma photo, a parlé avec moi pendant un long moment. Il m’a montré des montagnes, une rivière, une route, le soleil, m’a rappelé son nom en russe et était heureux que je puisse le comprendre. Heureusement, j’ai toujours un morceau de papier avec moi ce qui a permis à un gérant d’hôtel d’inscrire quel était mon objectif avec ce projet en albanais.

The bunkerisation programme was stopped after Hoxha's death in 1985, and the bunkers were abandoned following the collapse of Communism in 1990. In recent years, the government has been pursuing a policy of bunker liquidation. It is difficult to find abandoned bunkers in big cities today. A few of them have been turned into artistic objects; the rest were simply destroyed.

I have read in the articles that a lot of the bunkers are being put to new use as cafes, restaurants, and for other purposes. I found places where they were, but now all of them are closed and demolished. It wasn't all bad, in the neighbourhoods and villages there are still many bunkers untouched since communism time.

For two weeks I travelled around Albania, looking for the bunkers and people who live near them. In Albanian cities it's easy to find people who speak English, the situation is entirely different in the countryside. At best, older people can remember a few Russian words they learned in school under the communism.  Mr Bregu, the roadside cafe owner, who drinks homemade wine in the backyard of his cafe in my photo, talked with me for a long time, showed me mountains, river, road, sun, recalled their names in Russian and was happy that I was able to understand him. Fortunately, I always had a piece of paper on me which the owner of a hostel kindly explained my goals in Albanian.

 

 The owner of the orchard stands near the bunker, Ura Vajgurore, Albania

The owner of the orchard stands near the bunker, Ura Vajgurore, Albania

 The bunker is used to store church utensils in the churchyard, Bistrica, Albania

The bunker is used to store church utensils in the churchyard, Bistrica, Albania

 The girls stand in the courtyard near the bunker, Morave, Albania

The girls stand in the courtyard near the bunker, Morave, Albania

 A bunker near Jorgucat, Albania

A bunker near Jorgucat, Albania

 A boy with a toy gun stands on a bunker near the port, Saranda, Albania

A boy with a toy gun stands on a bunker near the port, Saranda, Albania

 Shopkeeper stands under the bunker, Mesopotam, Albania

Shopkeeper stands under the bunker, Mesopotam, Albania

Aussi, parmi les vieux albanais, beaucoup d’entre eux sont nostalgiques du communisme. L’un de ces vieux albanais m’a pris alors que je faisais du stop. « Es-tu communiste ou capitaliste ? » Il me l’a demandé avant d’ouvrir la portière de sa voiture. Il était enseignant d’anglais, donc il le parlait très bien.

« Mon cher ami capitaliste », me dit-il, « Tu dois payer pour le trajet. Le temps du communisme est révolu. » Cependant, cela ne l’a pas empêché de me servir un café et un rakia par la suite. Les albanais ont grandi entourés de bunkers. Depuis l’enfance, les bunkers font partie de leur vie quotidienne, ils sont un élément à part entière. Les jeunes et les plus vieux albanais me demandaient émerveillés : « N’y-a-t-il réellement pas de bunkers dans les autres pays ? »
 

Also, among the elderly Albanians, there are many people have nostalgia for communism. One of them picked me up when I hitchhiked. "Are you a communist or a capitalist?" - He asked before opening the car door. He used to work as an English teacher, so his English was very good.

"My dear capitalist friend," - he told me, - "You need to pay for the fare. Now is not the communism time." However, it did not prevent him to ply me with a coffee and rakia later. Albanians grew up surrounded by bunkers. Since childhood, the bunkers have been part of their daily life. They were an integral part of the scenery. Young and elderly, Albanians often asked me wondrously - "Are there really no bunkers in other countries?"

 

My dear capitalist friend, you need to pay for the fare.

Now is not the communism time.

 

Le temps du communisme est révolu comme l’interdiction des religions. Aujourd’hui tous les lieux de culte ont repris leur vocation première, mosquées et églises. Les temples d’Hoxha, oubliés de tous et inutiles pour la population, disparaissent progressivement de la surface de l’Albanie. Il y a des temples de guerre qui, heureusement, n’ont jamais été utilisés dans le but pour lequel ils avaient été érigés.

The time of communism has passed along with the prohibition of the religions. Now all the places of worship have been returned to their former value - mosques and churches. Hoxha's temples, forgotten and no longer needed by anyone, are gradually disappearing from the face of Albania. They are temples of war, which, fortunately, were never used for their intended purpose.

  A bunker as part of a hotel wall, Ksamil, Albania

 A bunker as part of a hotel wall, Ksamil, Albania

 A woman walks a dog on a background of abandoned bunkers, Durres, Albania

A woman walks a dog on a background of abandoned bunkers, Durres, Albania

 The bunker under the water on the outskirts of Tirana, Albania

The bunker under the water on the outskirts of Tirana, Albania

À propos
Oleksandr Rupeta est un photographe ukrainien qui travaille dans le monde entier. Il réalise des projets à court et long terme qui traitent de politique, de culture, du social en Europe, en Afrique, au Moyen-Orient, et en Asie Centrale. Son travail met en lumière le conflit russo-ukrainien, la société du Croissant Rouge Afghan, la vie de la communauté juive iranienne, la communauté Sufi dans le nord de Chypre, les personnes handicapées dans les pays du sud de l’Afrique, les minorités ethniques en Azerbaïdjan, les mouvements de la jeunesse dans les Balkans, etc. Ses photos ont été publiées dans le Financial Times, le Times, le Guardian, The Economist, Nature, Forbes, Playboy, Newsweek, Bloomberg, Independent, Internazionale, National Geographic Traveler, and other. Oleksandr Rupeta a collaboré avec Associated Press, BBC, Lonely Planet, et le National Geographic Ukraine.

About
Oleksandr Rupeta is a Ukrainian photographer working worldwide. He carries out short and long-term projects about political, cultural, and social life in Europe, Africa, Middle East, and Central Asia. His works highlight Ukrainian-Russian conflict, Afghan Red Crescent Society, the life of Iranian Jews community, Sufi Community in Northern Cyprus, people with disabilities in Southern African countries, Ethnic minorities in Azerbaijan, youth movements in the Balkans, etc. The photos appeared in The Financial Times, The Times, The Guardian, The Economist, Nature, Forbes, Playboy, Newsweek, Bloomberg, Independent, Internazionale, National Geographic Traveler, and other. Oleksandr Rupeta has cooperated with Associated Press, BBC, Lonely Planet, and National Geographic Ukraine.

 
ReportageSébastien Leroy